estela torres
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2008/2009 - Frères


Estela Torres

FRÈRES

Exposition à l’Agora Tête d’Or
du 27 février au 3 avril

Qui sait voir ce qui se cache sous un visage ? Qu’y a t-il à voir d’ailleurs ?
Comme on peut ardemment désirer un au-delà de soi, le regard qui a soif d’altérité, et pour peu encore qu’il ait la chance de pouvoir s’y attarder, cherche sur le visage de l’autre l’accès, la porte étroite, qui mène à l’intime d’une vraie rencontre.
Pourtant les yeux, la vision, butent toujours d’abord sur le grain de la peau, cartographie en relief d’une vie, qui révèle autant qu’elle occulte comme un paysage accidenté, toujours d’après la chute, comme un rempart infranchissable qui ne permet souvent qu’un parcours de surface.
Comment dépasser l’évidence, comment voir « en dedans » ? Comment découvrir le sens profond de cette formulation particulière que sont une peau, ses accidents, son épaisseur, un regard, une attitude ?
D’abord il faut sans doute prendre le temps du regard, et ce temps il faut qu’il soit offert. Elle est précieuse, elle est rare cette humble acceptation de se laisser vraiment regarder par un autre, de laisser voir, peut-être, sous son apparence mondaine, le sens profond de la parole qu’on est.
Mais on a beau regarder, on a beau chercher, la porte étroite ne se trouve pas là, sous nos yeux. On peut y croire mais on entre pas.
Alors il faut faire le deuil de cette vision de l’autre, toujours irréductible et inaccessible.
Pourtant, faire le deuil de toute vision définitive ne veut pas dire renoncer à interpréter, à rendre l’hommage du regard, à rendre l’image offerte, pour dire « voilà ce que j’ai vu », pour témoigner. À défaut d’une vision absolue, une vision véritable.
Mise à nu délicate qui n’est souvent permise qu’aux yeux lavés des mystiques, des femmes qui enfantent et de quelques artistes.
C’est en celui qui sait regarder que se trouve la porte étroite, c’est en lui que débute le chemin vers l’autre. L’artiste est sans doute l’un de ceux qui possèdent le regard le plus avide et le plus patient. Il n’est ni un savant ni un sage, il reste ouvert à tous les possibles, il n’enfermera pas ce qu’il voit dans une équation définitive, il propose une interprétation dont chacun doit à son tour se saisir, il sait qu’il n’est qu’un relais.

Estella Torres est de ceux-là.

Ce qui frappe en premier lieu dans cette nouvelle série de peintures d’Estella Torres c’est la quasi absence du corps. Le corps, le sien d’abord, qu’elle a interrogé durant de nombreuses années comme pour le cartographier jusque dans les moindres replis de sa fragilité, dans les failles de sa finitude, le corps parfois grotesque mais toujours émouvant sous les coups de crayons et la couleur grattée, le corps est ici masqué. Le bel habit blanc de l’ordre dominicain le couvre presque uniformément, invitant à une certaine chasteté de la vision celui qui regarde chacune de ces épiphanies partielles (picturales ?). C’est un choix. Peut-être le désir de faire une pause, de s’élever l’âme, comme une retraite.

Que veut-elle regarder ?
Un visage, des mains, des pieds, voilà ce qui seul accroche le regard dans les grandes plages blanches de la toile. Pas de voyeurisme, pas de révélation exotique, seulement ce qu’il y a à voir de plus important chez ces hommes de foi engagés à la suite de Saint Dominique auxquels l’artiste a voulu rendre hommage.

Que veut-elle montrer ?
Un visage, le premier lieu de la rencontre, l’injonction fondamentale, et, pourquoi pas aussi, la manifestation de ce qui caractérise l’engagement de ces frères prêcheurs dans l’étude et la prière, en tension entre le monde et Dieu. Des mains, pour la prière encore mais aussi pour l’action, des mains mendiantes qui reçoivent beaucoup et qui donnent aussi, parfois usées. Des pieds qui tentent de suivre les traces de ceux qui les précèdent, des pieds de marcheurs comme ceux de Saint Dominique qui parcourait sans relâche les chemins du Languedoc, comme ceux de ce galiléen qui foulèrent le sol poussiéreux de Palestine et au nom duquel ils engagent leur vie.
Peu de chose au fond et d’abord beaucoup de retenue. Sous les traits de crayons et de pinceaux, sous les pigments grattés et recouverts, et regrattés, elle offre d’abord la possibilité de prendre le temps d’un face à face qui n’est que rarement offert.

Jocelyn Dorvault
Lyon, février 2009

Photos ©Blaise Adilon
www.blaiseadilon.com


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